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Paris

Région :
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Département :
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(1934 - 1940) Achille Joseph Henri Villey-Desmeserets, Préfet de la Seine (1878-1953)
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(13/10/1940 - 19/08/1942) Préfet de la Seine (1884-1945)
François Bard
(14/05/1941 - 01/06/1942) Amiral François Marc Alphonse Bard, Préfet de police de la Seine (1889-1944)
Amédée Bussière
(01/06/1942 - 19/08/1944) Préfet de police de la Seine lors de la rafle du Vél d’Hiv (1886-1953)
René Bouffet
(19/08/1942 - 19/08/1944) Préfet de la Seine. Arrêté et révoqué par la Résistance le 19 août 1944 (1896-1945)
Marcel Pierre Flouret
(1944 - 1946) Préfet de la Seine (1892-1971)
Charles Léon Luizet
(1944 - 1947) Préfet de police de la Seine (1903-1947)

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Texte pour ecartement lateral

Denise Dennery

Texte pour ecartement lateral

Paris 75000 Paris
Nom de naissance: Denise Nanette Lévy
Nom d'épouse: Dennery
Date de naissance: 06/09/1903 (Paris 14e)
Date de décès: 12/09/1990
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Histoire

Extrait de mémoires 1929-1945

André Abraham Dennery est né le 8/10/1892 à Paris 11e. Son père étant décédé quand il avait 6 ans et sa mère souffrant de troubles mentaux consécutifs à des maladies de jeunesse, il fut très vite responsable de famille sans possibilité d'études supérieures. Il resta 7 ans sous les drapeaux (service militaire + guerre de 14-18) et dirigea pendant les dernières années l'économat d'un hôpital de 2000 lits, ce poste ayant représenté pour lui une excellente formation. A sa démobilisation, il entra dans l'industrie du caoutchouc et fonda quelques années plus tard sa propre entreprise où il resta jusqu'en 1940.

Son épouse, Denise Nanette Lévy est née le 6/09/1903 à Paris 14e mais elle a vécu jusqu'à son mariage (1928) à Alexandrie (Égypte) où son père était venu s'établir à l'âge de 18 ans.

Leur fille Jacqueline naît le 24/07/1929 à Paris 14e.

Dès l'invasion allemande, André Dennery, conscient de l'énorme danger qui menace sa famille parvient à emmener son épouse et sa fille en zone libre. Ils vont déménager environ 25 fois pendant la guerre.

Ci-après le témoignage qui nous a été confié par Jacqueline

[...]
La présence de la milice n’était déjà pas rassurante et désormais, outre l’omniprésence des soldats allemands, les rafles rapides et inopinées dans les rues devenaient de plus en plus fréquentes.

Mes parents décidèrent rapidement de changer d’identité et de domicile. Mon père avait obtenu de nouvelles cartes d’identité au nom de Didier ; je pense que, cette fois encore, ce fut grâce à l’entremise de Birger et de ses bonnes relations à la mairie.

La place Victor Hugo fut abandonnée sans regret et nous avons loué sous notre nouveau patronyme, un petit logement dans un immeuble récent, rue Charles Péguy qui était alors à la périphérie de Grenoble.
Dans ce même immeuble, nous avons retrouvé par hasard, Robert Franck (dit Roby) et sa famille. C’était un jeune cousin appartenant à la branche de ma grand-mère maternelle.
Le premier réflexe, de part et d’autre, fut de nous ignorer superbement. Nous nous croisions dans l’escalier en nous disant fort civilement « pardon Madame, pardon Monsieur, passez Mademoiselle » afin que personne dans la maison ne puisse soupçonner que nous nous connaissions. Toute relation entre nous aurait été préjudiciable à la crédibilité de nos identités et à notre sécurité si précaire. Une liste des locataires était alors affichée obligatoirement à l’entrée de chaque immeuble et nous nous efforcions, bien que nos noms soient venus se joindre aux autres depuis peu, de passer inaperçus.
Nous sommes pourtant parvenus à nous fixer un rendez-vous et un soir, nous sommes subrepticement descendus pour passer un moment chez les Franck. Bien entendu, nous avions discrètement gratté à la porte et bavardé à voix basse.

Les choses se compliquèrent encore avec la rentrée des classes. J’avais une carte d’identité au nom de Jacqueline Didier mais au lycée, j’étais toujours Jacqueline Dennery. Aucun nom n’était inscrit sur mes livres et cahiers de classe, je ne complétais mes devoirs qu’une fois entrée au lycée et chaque copie corrigée avait, comme par hasard, le coin gauche déchiré. Je pense que si j’avais été arrêtée dans la rue, ces subtiles précautions auraient été non seulement inutiles mais au contraire, tout à fait révélatrices. Heureusement, mon identité ne fut jamais contrôlée. Mais plus encore que ma propre arrestation, je redoutais par-dessus tout, celle de mes parents en mon absence. En réalité, il s’en fallut de peu que le pire se produise. Comme notre domicile était excentré, mon père circulait en vélo (celui de Marcel Horvilleur). Un jour, il aperçut au loin, le début de bouclage caractéristique précédant les rafles et eut tout juste le temps de donner un brutal coup de guidon pour repartir aussi doucement que possible en sens inverse, le cœur battant, espérant que sa manœuvre n’avait pas été vue.
J’avais plusieurs fois réfléchi à l’attitude que j’adopterais si j’étais arrêtée car j’étais terrorisée à la perspective des wagons plombés et de la déportation mais pas du tout à celle de la mort. J’avais donc décidé que je ferais une tentative pour m’enfuir et pour être ainsi tuée rapidement. Mais j’avais un âge où l’on ignore que les événements ne se produisent jamais comme on les prévoit, où l’on ignore ce que l’on est capable ou incapable de faire sous l’emprise de la peur, où l’on ignore que l’espoir subsiste souvent dans les situations désespérées. Je crois que mon petit scénario était surtout une façon de me rassurer.
En dépit de notre nouvelle identité et de notre nouveau domicile, le danger augmentait un peu plus chaque jour, l’étau se resserrait et tous les Juifs de notre connaissance essayaient de se disperser et de s’évanouir dans la nature.
Dans l’attente d’une meilleure solution, mon père trouva une petite chambre à Fontaine, hors agglomération, et je fus recueillie par une famille catholique grenobloise, les Pataud, qui étaient des relations, d’anciens clients, je pense de l’entreprise des Loeb et des Horvilleur, Les Alliages d’Etain et Dérivés.
Il me semble que Monsieur Pataud vendait des radiateurs pour automobiles.
Je fus accueillie, comme toujours, avec un mélange de bonté et de méfiance vis-à-vis de cette fillette aux habitudes si différentes des leurs. Je me souviens, en particulier, d’avoir été morigénée parce que je mangeais un morceau de fromage sans pain. A la maison, le pain était au moins aussi rare que le fromage et on ne s’arrêtait pas à ces détails.
Je passais moins d’une semaine chez les Pataud qui, en raison du danger que constituait ma seule présence, furent probablement aussi soulagés que moi de ce départ.

Mes parents avaient pu se mettre en rapport avec leurs amis Salomon qui habitaient Bourg-de-Péage, contigu à Romans, dans la Drôme. Une de leurs voisines, une certaine Madame Pocachard, avait accepté de nous héberger.

Le moyen de transport était un autocar et nous nous sommes demandés si nous pourrions, une fois encore, passer à travers les mailles du filet. Nous avons emmené un minimum de bagages et ma mère avait cousu une poche à l’intérieur de sa gaine pour y cacher tout l’argent en leur possession.
Le trajet se déroula sans catastrophe, avec un seul petit contrôle de routine. L’arrivée dans un village nous apporta un sentiment d’apaisement. Une arrestation était toujours possible mais il n’y avait pas de ratissage systématique comme en ville.

Nous étions à peine arrivés que les Salomon dirent à mes parents que leurs cousins, les Mortier, qui habitaient à Romans, avaient placé, pour plus de sécurité, leurs enfants, Janine et Jacky, dans une sorte de home d’enfants, au château de Peyrins, voisin de quelques kilomètres. Ils leur conseillèrent donc vivement de m’y envoyer également, ce qui était plus pratique pour mes parents qui ne disposaient que d’une chambre chez Madame Pocachard.
Cette dernière était une veuve un peu sèche, vivant seule avec ses habitudes et ses petites manies de vieille, attachée à son sol natal et aux coutumes locales. Elle faisait la cuisine et c’était bon, car elle avait des recettes ancestrales et un approvisionnement suffisant auprès des fermes avoisinantes.
Pourtant, ma mère la prit rapidement en aversion, elle avait avec ‘la mère Pocachard’ (ou ‘la Pocachard’, suivant les jours) d’interminables discussions sur des sujets sans intérêt, discussions venant s’ajouter à celles qu’elle avait déjà depuis de longues années avec sa belle-mère, ma grand-mère Palmyre à la raison vacillante.
Il faut reconnaître que cet entourage n’était pas propice à une élévation de l’esprit et mon père, béret sur la tête, s’échappait souvent de la maison de la rue Mazagran pour rejoindre au café, son ami, Maurice Salomon ainsi que les habitués dont quelques-uns étaient rapidement devenus d’excellents copains.
J’ai peu de renseignements sur cette étape de leur vie, étant partie au château de Peyrins, peu de jours après notre arrivée à Bourg-de-Péage.

Nous étions alors en janvier 1944. Nous avions quitté Grenoble après des semaines d’angoisse ou de terreur. Pourtant, j’avais encore la tête pleine de chansons et de rythmes swing, l’envie de vêtements à la mode, en particulier les vestes cintrées ne laissant dépasser que quelques centimètres de jupe, je dessinais à longueur de journée des silhouettes de jeunes femmes portant les coiffures de mes rêves (cheveux ou chapeaux). Si mes pensées étaient restées plus enfantines que celles de certaines de mes amies de Grenoble, j’avais néanmoins été influencée par leur comportement évolué. Et puis, je l’ai dit, n’ayant pu continuer la danse classique abordée avant la guerre, n’ayant pu renouveler les joyeuses élucubrations pseudo théâtrales de Cassis, j’avais porté un énorme intérêt au cinéma, à presque tous les films et aux comédiens qui avaient la chance de faire ce métier.

Malencontreusement pour moi, c’est une toute autre ambiance que j’allais découvrir au château de Peyrins, ce château Henri IV dont une grande partie avait été aménagée pour y recevoir de jeunes pensionnaires. Beaucoup de ces pensionnaires étaient, je l’appris plus tard, placés là par les services de l’OSE dont j’ai déjà parlé à propos de mon séjour à Mazargues. Ils étaient sans nouvelles de leurs parents car la plupart de ceux-ci avaient été arrêtés et déportés mais c’est un sujet qui ne fut jamais abordé devant moi pendant les sept mois que je passais à Peyrins. Avant d’être dirigés vers le château, certains enfants avaient pu être arrachés par l’OSE du camp de Vénissieux et provisoirement cachés à Lyon.
Donc, si je fus mal accueillie, ce ne fut pas, cette fois, parce que j’étais juive. C’était plutôt parce que, dans une ambiance scoute exaltée, sous une discipline morale exacerbée, je faisais figure de jeune zazou, d’excentrique de mauvais genre, de misérable VP (Visage Pâle, celui ou celle qui n’a pas le privilège d’être scout) venant troubler l’ordre quasi religieux instauré par les chefs de clans et autres sommités de la population adolescente.
J’en fis l’amère constatation le jour même de mon arrivée. J’étais assise dans la grande salle à manger qui servait à la fois de réfectoire et de salle de travail. A chaque bout de la grande table qui était devant moi, un garçon et une fille se lançaient, avec leurs bras, d’étranges messages en Morse et je devinai aussitôt que j’étais la cible de leurs sarcasmes. Je ne me trompai pas. Ce sont les deux protagonistes, eux-mêmes, Janine Mortier et Fred Ullmo, qui me le confirmèrent plus tard. Ils disaient ‘quelle barbe’ et autres civilités ne figurant dans aucun des dix articles de la Loi tant étudiée, commentée, rabâchée.
Les paroles de l’une des chansons phares que je n’allais pas tarder à apprendre, étaient :
Toi qui guides notre vie,
Nous t’aimons, ô notre Loi.
Fais que nous ayons envie
De toujours vivre par toi.

Ce n’étaient que paroles de chansons…

Dans le dortoir des filles, mon lit était voisin de celui de Claudette Zévaco qui devint très vite ma meilleure amie. Elle venait de Marseille, avec son petit frère, Roger. Ils étaient catholiques et se trouvaient là parce que leur mère, ayant des problèmes pulmonaires, avait été envoyée en sanatorium.
Claudette était un peu plus jeune que moi, elle n’avait pas d’états d’âme mystiques et m’expliqua, avec beaucoup de gentillesse et de perspicacité, les us et coutumes pratiqués au château. Une fois encore, j’ai essayé de m’adapter et je pense y être parvenue puisque j’ai pu ensuite considérer cette période comme une des plus enrichissantes de ma vie.

La directrice de l’établissement se nommait Madame Chesneau*. Elle vivait là avec ses trois filles, Andrée et Colette, les jumelles d’une quinzaine d’années, belles et dignes, et la petite Fizou1 de trois ans à peine, espiègle et joyeuse.
Madame Chesneau* avait un aspect sévère et modeste, à la fois. Ses cheveux courts et raides étaient strictement tirés en arrière. Cette petite femme qui boitait bas, était presque toujours vêtue d’une blouse blanche et il me semblait qu’elle passait la plus grande part de son temps, assise dans son petit bureau situé à l’arrière du château.
Les dames Chesneau étaient protestantes, protestant aussi était le mouvement scout du château, éclaireurs et éclaireuses unionistes, ainsi qu’un certain Monsieur Georges, lui-même chef routier, venu je ne sais d’où.

Parmi les présences inexplicables et inexpliquées, je me souviens aussi de Baloo - c’était son totem, évidemment – un garçon d’une bonne vingtaine d’années, non juif et originaire de Saint-Malo qu’il semblait chérir particulièrement, un garçon d’un genre plutôt baroudeur. Son identité fut toujours tenue secrète.

Madame Chesneau* était assistée à la cuisine par sa belle-sœur, Madame Clément et les rapports entre les deux femmes nous paraissaient assez tendus et pas du tout familiaux.
Madame Clément, assez impopulaire parmi les pensionnaires, était elle-même assistée de Madame Rose dont le patronyme était Elbaum, au su de tout le monde. Madame Rose était arrivée à Peyrins avec ses deux enfants, Simon, treize ans, et Gisèle, trois ans, et ils occupaient tous trois une petite chambre à laquelle ils accédaient par le grenier.
Simon, cheveux bouclés, regard pétillant, charmant et charmeur, paraissait malgré son jeune âge, l’homme responsable de sa famille. Il secondait sa mère en prenant en charge sa petite sœur qui faisait très fréquemment appel à lui.
Le mari de Madame Rose qui, nous racontait-elle, s’appelait Charles, était prisonnier en Allemagne. Elle était principalement chargée de la plonge et de l’épluchage et c’est lorsque nous partagions son labeur qu’elle nous faisait ce genre de récit. En effet, nous étions divisés en quatre équipes chargées, d’une part, d’effectuer par roulement, un certain nombre de tâches ménagères, d’autre part, de monter des petits spectacles à usage interne ou de nous mesurer les uns aux autres lors de compétitions sportives sporadiquement organisées.

Chaque matin, la journée commençait par une séance de gymnastique en plein air. L’échauffement s’effectuait en courant dans le parc et parfois seulement sur la terrasse. Il fallait tout de même se forcer un peu pour exécuter ces premiers exercices physiques dans la fraîcheur du matin, alors que nous étions plutôt sous-alimentés, mais il n’était guère possible d’y échapper.
Après la gymnastique, venait le petit déjeuner, chaud et bienfaisant, toujours attendu avec impatience. Il me semble que nous avions du pain et un grand bol d’un breuvage lacté et sucré, vaguement chocolaté.

Dans le dortoir des filles, auquel on parvenait par un joli petit escalier de pierre en colimaçon, les lits de quelques petits avaient été ajoutés aux nôtres et le premier travail consistait à vider les pots de chambre toujours pleins à ras bord. C’était un exercice pénible et périlleux qui m’incombait plus souvent que je ne l’aurais souhaité.

Parmi les très jeunes enfants, je m’étais rapidement attachée à un petit garçon de deux ans environ, fils de Monsieur et Madame Picard, originaires d’Epinal et cousins des Salomon. Ce petit garçon me demandait, chaque soir, de le mettre au lit et de l’embrasser et je remplaçais ainsi un peu sa Maman qui habitait à Romans. Son père était presque aveugle et j’avais été très gênée lorsqu’il était venu au château avec sa femme et qu’il me tendit la main en me disant "bonjour Monsieur".

Une salle de douches communes se trouvait au rez-de-chaussée et nous y avions accès une fois par semaine mais la toilette quotidienne se faisait dans un cabinet de toilette attenant au dortoir.
C’est là aussi, au-dessus d’une table de marbre blanc, que se faisait discrètement mais si possible quotidiennement, l’épouillage au peigne fin.
Je fus, en effet, rapidement avertie par mes premières camarades que les poux sévissaient au château et qu’il était impossible d’échapper à ce fléau, surtout pour ceux qui n’avaient pas la chance d’avoir une chambre particulière comme les demoiselles Chesneau, Janine Mortier et Josette Ullmo.

Madame Ullmo était venue à Peyrins avec ses deux enfants, Fred et Josette. Son mari était alors interné à Drancy. Elle avait une chambre au village mais passait ses journées au château, en donnant un coup de main, en particulier pour les soins d’infirmerie.

Pendant les premières semaines, je gardais encore des illusions quant à l’intégrité de ma chevelure mais un soir, le rouge de la honte m’envahit quand une des filles bavardant avec moi et me dominant parce qu’elle essayait de se réchauffer, assise sur le radiateur, me déclara qu’elle venait de voir un pou sur mes cheveux.
C’est pourquoi, lorsqu’en fin de semaine, je descendais en vélo à Bourg-de-Péage pour passer vingt quatre heures avec mes parents, Maman me badigeonnait la tête, le samedi soir, avec de la Marie- Rose et m’enfermait les cheveux dans un foulard, pour que je puisse éliminer le dimanche, les bestioles mortes ou moribondes, toujours à l’aide du sacro-saint peigne fin. La prolifération reprenait évidemment de plus belle, la semaine suivante.
A Bourg-de-Péage, je passais la nuit sur un matelas disposé au pied du lit de mes parents et je n’ai jamais été effleurée par la pensée de l’inconfort de cet aménagement. Je me gavais des plats préparés par la mère Pocachard et je repartais le dimanche soir, satisfaite de mon sort qui n’était de loin pas, celui de la majorité des enfants.
Deux ou trois fois, ce fut Papa qui enfourcha son vélo (toujours celui de Marcel Horvilleur) pour venir me rendre visite. J’étais alors rudement fière de pouvoir lui montrer les lieux, les pensionnaires qui m’étaient chers et ceux qui me l’étaient moins. Tout en lui expliquant ce que je savais de chacun, j’essayais de lui donner une idée de notre emploi du temps qui était extrêmement chargé.
En ce qui concernait les adolescents, l’essentiel de notre temps était consacré aux études, mais ce temps dépassait de peu celui destiné à parfaire notre formation scoute, activité primordiale entre toutes.
Une subtile organisation nous permettait de suivre un programme scolaire complet suivant notre niveau, en dépit de l’absence sur place de tout organisme public ou privé. En effet, d’une part, nous étions inscrits à un Cours par correspondance sérieux, les Cours Universitaires de France, me semble-t-il, d’autre part, quelques professeurs du collège de Romans montaient jusqu’au château de Peyrins, certains jours de la semaine, afin de faire cours à toutes les classes, l’une après l’autre.

Un seul homme faisant fonction de professeur, se trouvait sur place. C’était Nicolas Bernard, petit-fils de Tristan Bernard et fils de Jean-Jacques Bernard. Monsieur Bernard qui avait alors vingt huit ans, habitait au château avec sa femme et leur toute petite fille. Madame Bernard avait la responsabilité du Jardin d’enfants. Nicolas Bernard s’était improvisé professeur de français, d’histoire et géographie et il était parvenu à nous convaincre de donner le meilleur de nous-mêmes en fournissant un travail intensif et constant.
J’étais alors en troisième et je crois que j’ai réellement beaucoup travaillé cette année-là, pour la première fois de ma vie, stimulée de plus, par une constante rivalité car la classe de troisième n’était constituée que de deux élèves.
Un petit événement concernant cette rivalité, m’est resté en mémoire. Un jour, Monsieur Bernard interrompit le repas de tous, petits et grands, pour annoncer qu’il venait d’avoir une grande joie en corrigeant des copies. Puis il déclara, toujours aussi solennellement, que deux de ses élèves, Fred Neyret (c’est-à-dire, Fred Ullmo) et Jacqueline Didier (moi) étaient premiers ex æquo en composition de français avec la note de 19 ¾ sur 20. Il ne s’agissait pas d’une rédaction mais d’un exposé général sur la littérature du Moyen-âge et nous avions restitué tout ce qu’il nous avait enseigné pendant un trimestre, à l’aide de ses tableaux synoptiques qui étaient un peu sa méthode de travail obsessionnelle, sa sympathique marotte.

En math, Monsieur Blanchard venait de Romans et je redoutais beaucoup sa sévérité car il blaguait ‘en homme’ avec Fred et affichait à mon égard, une austérité de bon aloi. Et puis, j’étais desservie par l’accès illicite aux corrigés dont bénéficiait parfois Fred. Les deux frères May, Pierre et Étienne, résidaient au château et Pierre, le plus jeune, qui avait suivi des études de mathématiques supérieures, servait de suppléant à Monsieur Blanchard. Pour cette raison, il possédait les corrigés des problèmes et Fred allait subrepticement les consulter sous le matelas de Pierre May, ce qui lui était facile puisqu’ils occupaient tous deux le même dortoir.

Ayant commencé l’italien en seconde langue à Grenoble et aimant beaucoup cette matière, j’avais eu la chance de pouvoir continuer en troisième avec un gentil professeur de Romans, Monsieur Triboulet. Mais les cours cessèrent et nous apprîmes après quelques semaines que Monsieur Triboulet qui était monté au maquis, venait d’être tué.
Je n’ai jamais fini de lire I promessi sposi, je n’ai plus jamais fait d’italien et je n’ai plus jamais pensé à en faire, seulement frappée par l’interruption de cette vie humaine, la vie d’un professeur compétent et bienveillant.

Je ne sais plus si c’est à la même époque que mes parents apprirent la mort de Claude Katz et de Fernand Katz. Claude était ce jeune neveu des Bernheim, venu poursuivre ses études à l’Institut d’Électricité de Grenoble. Puis, il s’était engagé dans la Résistance, au désespoir de Marthe, sa mère, qui avait tremblé pour la vie de son fils, dès son départ pour le maquis. On connaît évidemment mal les détails de sa fin, précédée de tortures et de l’incendie de la ferme où se trouvaient les Résistants, à Malleval dans le Vercors, fin janvier-début février 19442. Claude avait sur lui la photo de ses parents et nul ne sait s’il faut faire une corrélation entre ce détail et la mort de Fernand, son père. Quelques jours après le décès de son fils de vingt deux ans, Fernand fut arrêté dans la rue, alors qu’il parlait avec une amie avocate. On lui demanda ses papiers, il fit mine de les chercher, tenta de fuir et fut alors tué à bout portant.

Mes parents apprirent certainement cette tragédie par les Bernheim, j’ignore par quel moyen de communication ou par quel intermédiaire ; ce fut peut-être quelques mois plus tard. Mon père en avertit ses amis Horvilleur qui étaient en Suisse par un message ainsi rédigé sur une des petites cartes alors autorisées : "Notre ami Claude est mort ainsi que son père qui était vieux et antique", désignant ainsi Fernand Katz qui était antiquaire à Angers avant la guerre.

Nous avons aussi appris l’arrestation à Nice de Tante Julia, la sœur de ma grand-mère maternelle. Elle vivait seule et avait malheureusement été très imprudente en allant rendre visite à des vieilles amies juives, en une période de rafles intenses. Comme je l’ai dit en décrivant ma famille, elle fut déportée de Drancy vers Auschwitz fin novembre 1943 (convoi N°62).

Pendant le premier semestre de 1944, nous vivions donc à Peyrins, conscients de tous les drames, de toutes les tragédies et des horreurs qui se perpétraient autour de nous, mais totalement immergés dans une atmosphère qui nous paraissait sereine et préservée, absorbés par nos nombreuses activités d’adolescents à la fois inquiets et insouciants.
Lors de mon arrivée au château et après une dizaine de jours d’isolement partiel, Janine Mortier, Tomaï était son totem, me demanda avec un mélange de précautions et de condescendance si je voulais entrer dans le clan dont elle était le chef (le CC). J’acceptai, non pas avec résignation mais avec soulagement, tant je m’étais sentie tenue à l’écart pendant ces premières journées. Elle me laissa entendre qu’une mise à l’épreuve camouflée avait fait pencher la balance en ma faveur et que si j’essayais par un effort quotidien de rejoindre leur idéal, je serais alors totalement intégrée au mouvement qui rassemblait presque tous les adolescents de Peyrins.
Je ne me fis pas prier longtemps et me lançai aussitôt dans l’apprentissage d’un monde qui m’était inconnu. Notre clan portait le nom d’une missionnaire anglaise dont j’appris, à la lecture du livre emprunté pour la circonstance, la biographie complète.
En plus des dix articles de la Loi (des Éclaireuses) sus par cœur, nous avions coutume de préparer des commentaires pour étayer notre savoir et notre moralité, nous faisions aussi une espèce de relevé quotidien à l’aide de petites croix portées sur un graphique, pour rendre compte de nos faits et gestes ; mais je pense que tous ceux qui ont fait un peu de scoutisme, sont passés par ces étapes.
Moi qui n’avais jamais été capable de tenir une aiguille, il me fallut façonner ma propre trousse de couture, à partir de quelques maigres richesses : un vieux pyjama de coton qui m’était devenu trop petit et un autre bout de tissu d’un corsage usé de ma mère ou quelque chose de ce genre. Heureusement le désir de réussir me tenait lieu d’adresse.
Par contre, c’est avec joie et aisance que j’appris peu à peu les nombreuses chansons du répertoire : toutes celles figurant dans le livre de William Lhermitte et tant d’autres plus anciennes.
Je crois que c’est à Peyrins que j’ai appris comment on pouvait graver des lettres et des signes sur les bâtons de bois débarrassés de leur écorce, à l’aide d’une loupe captant et intensifiant les rayons du soleil.
Et puis, nous devions préparer les sorties, les feux de camp et les petits spectacles les accompagnant, ce qui était un grand bonheur mais aussi une occupation absorbant une partie de notre temps.

En dehors des activités scoutes, nous avions aussi, comme je l’ai dit, quelques heures consacrées au sport et j’étais très fière d’être la seule fille qui courait aussi vite que les garçons. Je me rappelle également m’être retrouvée, lors d’une compétition interne, les jambes en sang après être montée et remontée de nombreuses fois sur la corde lisse afin d’être certaine que notre équipe soit gagnante !

Nous avons aussi travaillé et joué des scènes de théâtre (‘La Poudre aux Yeux’ de Labiche) devant un public bienveillant.

Les semaines et les mois passaient ainsi, à la fois vite et lentement, chargés d’émotions et de sentiments propres à notre jeune âge. Des enfants partaient, d’autres arrivaient, toujours pour des motifs de sécurité.
Un jour, je vis arriver deux nouveaux pour moi, mais la plupart des autres les connaissaient déjà. C’étaient Jean-Pierre et Françoise Lehmann. Il paraît que Jean-Pierre, après m’avoir aperçue sur la terrasse, demanda quelle était cette folle. Ceci, parce que ma tenue de gymnastique, confectionnée par ma mère, était plutôt étrange ; c’était une culotte bouffante, taillée dans un tissu de tablier à carreaux. Mais personne ne m’avait jusque là témoigné un tel mépris et depuis ce jour, je gardai précautionneusement mes distances vis-à-vis du dit Jean-Pierre. J’étais en outre assez intimidée par sa jeune sœur, Françoise, bien qu’elle fut de deux ans ma cadette. Je la trouvais particulièrement ravissante mais assez fière. Je ne savais pas exactement de quoi elle était fière mais je sentais qu’il fallait respecter entre nous une certaine distance.

Un grand Monsieur Philippe qui faisait travailler les petits, nous interprétait parfois au piano des morceaux de musique classique. Mis à part la valse de Chopin jouée au cours de danse de la rue de Douai avant la guerre, je n’avais à peu près jamais rien entendu de tel et j’étais émerveillée.
Mais surtout, Monsieur Philippe organisa une chorale à quatre voix et les répétitions de la chorale m’apparaissaient comme un moment de bonheur, une occupation bien différente de celle pratiquée à Grenoble lorsque nous devions déchiffrer des chants au cours de musique, sous la baguette d’une vieille demoiselle revêche, alors que je n’avais pas la moindre notion de solfège. Monsieur Philippe était jeune et enthousiaste. Il nous fit chanter du Beethoven (‘L’Hymne à la Joie’), du Schubert (‘Le Tilleul’), des lieder de Schumann (extraits de ‘Dichterliebe’, ‘Les Amours du Poète’), et quelques autres morceaux que j’ai oubliés
Monsieur Philippe avait une jolie petite fiancée, Fanny, qu’il épousa à l’église de Peyrins. J’aimais beaucoup la petite Fanny et, en dehors du fait que mon arrière-grand-mère de la rue Alphonse Daudet s’appelait aussi Fanny, j’ai peut-être gardé, à cause de cette jeune femme, une préférence pour ce prénom.
Peu avant la Libération, j’appris que Monsieur Philippe s’appelait Hubert Bokanowski et qu’il était l’oncle de Jean-Pierre et Françoise Lehmann.

Dans le domaine des disciplines artistiques, nous avions un professeur de dessin, venu du collège de Romans et avec lui, j’ai appris à dessiner ce que je voyais dans le parc du château, encore une activité qui me plaisait beaucoup et qui me permit de jeter un bref regard sur la nature. Il me semble que je ne me débrouillais pas trop mal ; mais après avoir quitté Peyrins, je n’ai plus eu l’occasion ou le désir de dessiner et j’ai tout oublié de ce trop court apprentissage.

Dans notre dortoir de filles, à côté du lit de Claudette, se trouvait à mon arrivée, le lit d’Hélène, dite Hélène Sauvageon, qui s’appelait en réalité Hélène Spielmann et était cachée à Peyrins avec son jeune frère Paul. Hélène était une fille blonde et douce, raffinée et charmante. Elle parlait encore avec un léger accent à peine perceptible. Je ne l’ai pas connue très longtemps.

Un après-midi que je me trouvais sur la terrasse du château, je vis tout à coup une silhouette que je n’avais pas oubliée : c’était Myriam3, la gentille monitrice de Mazargues, que je n’avais jamais revue depuis l’été 1942. Je me précipitai à sa rencontre mais elle me fit comprendre qu’elle ne pouvait me parler, venant chercher des enfants et devant s’éclipser rapidement.

C’est ainsi qu’Hélène et Paul (et sans doute quelques autres) partirent pour ce qui était encore la Palestine, ayant transité par l’Espagne, bien qu’à l’époque, il m’eût été dit qu’ils devaient passer en Suisse.

En dépit des événements tragiques qui nous encerclaient, en dépit d’une crainte latente qui nous incitait à la plus grande prudence, nous avions retrouvé l’espoir d’une vie meilleure dans un avenir indéterminé.
Et puis, le 6 juin, la nouvelle nous parvint comme une lumière attendue depuis si longtemps : les Alliés avaient débarqué en Normandie !…

Tout à fait inconsciente des incertitudes qui pesaient encore et des combats qu’il restait à livrer, j’ai considéré que la guerre était pratiquement terminée. J’ai immédiatement ressenti ce jour comme étant le plus beau jour de ma vie et c’est sous cet aspect de joie intense, de sentiment de délivrance inexprimable qu’il est longtemps resté imprimé dans ma mémoire.
Nous avons évidemment suivi l’avance des troupes alliées sans en connaître les détails qui furent publiés ultérieurement, mais à Peyrins comme dans le reste de la France occupée, la vigilance était plus que jamais nécessaire et l’organisation de notre vie semblable à celle des mois précédents.
Au château, il y avait bien longtemps que le nombre de cartes d’alimentation étant inférieur à celui des pensionnaires, les repas étaient principalement constitués par une préparation à base de betteraves chaudes agrémentées d’une sauce Béchamel grisâtre ; il y avait bien longtemps que le nombre de paires de chaussures étant également à peine égal à celui des pensionnaires, nous courions les chemins nus pieds du matin au soir, avec la particularité d’une plante de pied bien calleuse et insensible aux aspérités du sol et aux petits cailloux.

J’avais quinze ans, les autres un peu plus ou un peu moins, et ces contingences matérielles étaient reléguées à leur juste importance.

La seconde bonne nouvelle fut évidemment le débarquement en Provence le 15 août. Il ne nous restait plus qu’à attendre notre propre libération.
Le 22 août, les Résistants de la région libérèrent Romans de sa garnison allemande forte alors de 190 hommes seulement. Romans et Bourg-de-Péage étaient en liesse, les drapeaux fleurissaient aux fenêtres. Le 23 août, les Américains venant de Grenoble ne firent que passer.

Le samedi 26 août, je suis donc partie joyeusement en vélo pour retrouver mes parents à Bourg-de-Péage et pour passer avec eux ce premier dimanche libre. Le temps étant un peu couvert, je pris mon imperméable sur le bras. Une de mes camarades, je crois que c’était Denise dont le vrai prénom était Doris, me demanda si je pouvais la prendre sur mon porte-bagages car elle avait une petite course à faire à Romans.
Juste avant la ville, il fallait traverser un passage à niveau situé à un croisement. Une grosse carriole tractée par un cheval déboucha malencontreusement, le cheval filant droit en ma direction. J’évitai de justesse le cheval ou le cheval m’évita de justesse, je ne sais plus très bien, mais le poids de ma camarade et la gêne causée par l’imperméable posé négligemment sur mon avant-bras, me firent perdre l’équilibre. Je me retrouvai renversée, la grande roue en bois de la charrette ayant heurté ma cuisse assez violemment. Normalement, le domicile de mes parents était assez proche mais il fallait traverser l’Isère. Quelqu’un nous dit alors que le pont avait sauté ; il ne sauta, en réalité, que trois jours plus tard ! J’étais blessée et ma camarade, me dissuadant de pédaler encore pendant une bonne dizaine de kilomètres puisqu’il fallait passer par un autre pont, celui de Pizançon, sans doute, me proposa d’échanger nos places. Nous sommes ainsi arrivées en fin de matinée à Bourg-de-Péage et Denise reprit aussitôt ma bicyclette pour remonter au château. Je pensais pouvoir la rejoindre rapidement.

Mais le lendemain, c’est-à-dire le dimanche 27 août, des bruits inquiétants nous parvinrent à la fin du déjeuner. Nous avons d’abord entendu des tirs suspects, puis nous apprîmes très vite que les Allemands étaient ‘revenus’, qu’ils lançaient des grenades, incendiant certaines maisons, pénétrant dans d’autres pour y arrêter les hommes. Bien que les familles se soient terrées dans leurs maisons ou dans leurs caves, les rumeurs circulaient à grande vitesse et la plupart d’entre elles étaient malheureusement exactes. On nous dit que les Allemands prenaient des otages, ce qui était vrai. Une fois de plus, je recommençai à trembler pour la vie de mon père qui, heureusement, ne mit pas le nez dehors et resta même quelques heures, me semble-t-il, dans une cachette indiquée par Madame Pocachard.
Mes parents avaient, comme tout le monde, pavoisé les jours précédents et le premier geste ayant été de retirer les drapeaux des fenêtres, le deuxième fut de les enfouir dans la fosse d’aisance, au fond du jardin.
A la fin du jour, ce jardin qui se trouvait derrière la maison, donc faisant face à Romans, fut notre refuge. Il n’était pas question d’aller dormir sous notre toit, dans l’effrayante incertitude qui nous enveloppait. Nous avons donc regardé, postés à la belle étoile, les incendies semblant ravager des points indéterminés de Romans. Et après cette nuit blanche ponctuée de sinistres feux d’artifice, nous avons décidé de nous joindre aux voisins qui avaient projeté de fuir le guet-apens, en se faufilant discrètement vers le Sud-Sud-Est de Bourg-de-Péage.

Ma grand-mère, alors âgée de quatre vingt cinq ans, était encore en bonne santé. Néanmoins, il n’était pas raisonnable de lui infliger cette épreuve ; de plus, comme d’habitude, sa raison chancelante risquait de nous mettre en danger. Elle fut acceptée dans une clinique, j’ai oublié comment elle y parvint et ne sais si c’est ma mère ou Madame Pocachard qui l’y conduisit.

Nous sommes donc partis et ce sont les premiers pas qui me parurent les plus dangereux : il s’agissait simplement de traverser la rue Mazagran. Nous sommes entrés dans une des maisons faisant face à la nôtre pour pénétrer dans le jardin. La plupart des maisons se prolongeaient, en effet, à l’arrière, comme la nôtre, par un long jardinet. Au fond du jardin, une porte donnait accès à un chemin. Nous avons suivi en silence un itinéraire précis, puis marché sur une route se dirigeant vers le Sud et la petite troupe que nous formions, n’a rencontré personne d’autre. Nous nous sommes ensuite arrêtés à l’entrée d’une ferme située sur notre droite. D’autres habitants de Bourg-de-Péage s’y trouvaient déjà. La grange, proche de la route, était emplie de bottes de paille et nous y avons passé deux nuits qui me parurent tranquilles et confortables car mes quinze ans se satisfaisaient pleinement de la paille moelleuse en ce mois d’août 44.
La plaie de ma jambe me gênait peut-être un peu mais je me souviens davantage de l’anthrax que mon père avait dans le cou et que ma mère essayait vainement de vider en suivant les injonctions de son mari et, bien entendu, sans le moindre matériel stérile.
Le troisième jour, c’est-à-dire le mercredi 30, des meilleures nouvelles arrivèrent. Les Allemands étaient partis et nous pouvions rejoindre nos domiciles, sans crainte. Mais pour moi, il n’était plus question de retourner à Peyrins.
Ma cuisse blessée semblait infectée et je suis allée chez le médecin qui arracha la croûte et fit un bon nettoyage à l’eau oxygénée et à l’alcool à 90° puisque les antibiotiques n’avaient pas encore fait leur apparition dans le commerce pharmaceutique. Puis, après m’avoir félicitée pour mon stoïcisme, il me recommanda de rester tranquille pendant quelque temps.
J’étais très triste d’avoir quitté le château de manière définitive, sans avoir dit au revoir à tous ceux que j’avais connus pendant ces sept mois. Dans les semaines qui suivirent, je jurai par correspondance une amitié éternelle à Claudette Zévaco qui me rendit les mêmes serments. Nous avons échangé du courrier pendant à peu près un an…

Mon père qui n’avait évidemment pas de semblables états d’âme, songeait déjà à notre retour qui ne pouvait s’effectuer en une seule étape. Aussi sommes-nous revenus à Grenoble avant de regagner définitivement Paris.

La première information à obtenir, concernait les Etablissements Dennery. De quelle manière et dans quel état mon père retrouverait-il une usine abandonnée depuis plus de quatre ans, gérée par son ancien ami Robert Sichel avec lequel les relations s’étaient distendues puisque c’était à la suite de l’énorme gaffe d’un intermédiaire que le contact avait été repris. Mon père ignorait donc, d’une part s’il pourrait reprendre sa place, d’autre part si l’entreprise était en mesure de redémarrer sainement après ces années de turbulences et de profits faciles en voie de disparition avec la fin des hostilités.
Je pense qu’il fit au moins un voyage seul à Paris afin d’y voir un peu plus clair et aussi pour chercher un appartement. Mais comme toujours, ces détails trop sérieux pour une adolescente ne me concernaient pas et je n’en garde aucun souvenir.
En revanche, je me rappelle que, n’ayant trouvé aucun appartement disponible à Grenoble, nous habitions tous quatre au rez-de-chaussée d’une maison loin du centre, dans une boutique vide, doublée d’une petite arrière-boutique. Nous y sommes restés plusieurs semaines et bien que l’on fût déjà au mois d’octobre, j’étais toujours en vacances, attendant, pour une scolarisation définitive, ce fameux retour à Paris.

Après la Libération, André Dennery put reprendre ses fonctions à l'usine de Gennevilliers.

André Dennery est mort le 15/04/1958 à Paris 17e. Son épouse, Denise décède le 12/09/1990 à Paris 7e.

Jacqueline Behr

26/09/2010

asso 2978

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Etoile jaune: le silence du consistoire centrale , Mémoire ou thèse 7 pages, réalisation 2013
Auteur : Thierry Noël-Guitelman - terminal
Lorsque la 8e ordonnance allemande du 29 mai 1942 instaure l'étoile jaune en zone occupée, on peut s'attendre à la réaction du consistoire central. Cette étape ignoble de la répression antisémite succédait aux statuts des juifs d'octobre 1940 et juin 1941, aux recensements, aux rafles, aux décisions allemandes d'élimination des juifs de la vie économique, et au premier convoi de déportés pour Auschwitz du 27 mars 1942, le consistoire centrale ne protesta pas.


Liens externes [Ajouter un lien vers un article d'intérêt ou un site internet]
1 Juifs en psychiatrie sous l'Occupation. L'hospitalisation des Juifs en psychiatrie sous Vichy dans le département de la Seine (Par une recherche approfondie des archives hospitalières et départementales de la Seine, l'auteur opère une approche critique des dossiers concernant des personnes de confession juive internées à titre médical, parfois simplement préventif dans le contexte des risques et des suspicions propres à cette période. La pénurie alimentaire est confirmée, influant nettement sur la morbidité. Ce premier travail sera complété par un examen aussi exhaustif que possible des documents conservés pour amener une conclusion. )
2 Héros de Goussainville - ROMANET André (Héros de Goussainville - Page ROMANET André )
3 Notre Dame de Sion : les Justes (La première religieuse de Sion à recevoir ce titre en 1989 est Denise Paulin-Aguadich (Soeur Joséphine), qui, à l’époque de la guerre, était Ancelle. Depuis, six autres sœurs de la congrégation, ainsi qu’un religieux de Notre-Dame de Sion ont reçu la même marque de reconnaissance à titre posthume. Ils ont agi à Grenoble, Paris, Anvers, Rome. L’action de ces religieuses et religieux qui ont sauvé des Juifs pendant la deuxième guerre mondiale mérite de ne pas être oubliée. Et il y en a d’autres, qui, même s’ils n’ont pas (encore ?) reçu de reconnaissance officielle, ont œuvré dans le même sens, chacun à leur place. )
4 L'histoire des Van Cleef et Arpels (Blog de Jean-Jacques Richard, très documenté. )
5 Résistance à la Mosquée de Paris : histoire ou fiction ? de Michel Renard (Le film Les hommes libres d'Ismël Ferroukhi (septembre 2011) est sympathique mais entretient des rapports assez lointains avec la vérité historique. Il est exact que le chanteur Selim (Simon) Halali fut sauvé par la délivrance de papiers attestant faussement de sa musulmanité. D'autres juifs furent probablement protégés par des membres de la Mosquée dans des conditions identiques.
Mais prétendre que la Mosquée de Paris a abrité et, plus encore, organisé un réseau de résistance pour sauver des juifs, ne repose sur aucun témoignage recueilli ni sur aucune archive réelle. Cela relève de l'imaginaire. )
6 La Mosquée de Paris a-t-elle sauvé des juifs entre 1940 et 1944 ? une enquête généreuse mais sans résultat de Michel Renard (Le journaliste au Figaro littéraire, Mohammed Aïssaoui, né en 1947, vient de publier un livre intitulé L’Étoile jaune et le Croissant (Gallimard, septembre 2012). Son point de départ est un étonnement : pourquoi parmi les 23 000 «justes parmi les nations» gravés sur le mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, ne figure-t-il aucun nom arabe ou musulman ?
Il mène une enquête, cherche des témoins ou des descendants de témoins, évoque la figure de Si Kaddour Ben Ghabrit, directeur de l’Institut musulman de la Mosquée de Paris de 1926 à 1954, fait allusion à d’autres personnages qu’il a rencontrés, et plaide pour une reconnaissance mémorielle d’actes de solidarité, de sauvetage, de juifs par des musulmans durant cette période. Et pour leur reconnaissance et inscription sur le mémorial de Yad Vashem.
Cet ouvrage est fréquemment mentionné par voie de presse, avec force sympathie. Mais… rares sont les critiques, positives ou négatives, réellement argumentées. On a le sentiment que ce livre est légitime, généreux, qu’il "tombe" bien en cette période.
C'est ce que le sociologue américain Merton avait repéré dans les phénomènes d'identification et de projection même si le rapport à la réalité est totalement extérieur. Aujourd'hui, l'Arabe musulman, sauveteur de juifs, devient un type idéal auxquels de nombreux musumans ont envie de croire. La réalité n'est pas celle-ci, mais peu importe ! On reproduit la quatrième de couverture du livre (qu'on n'a pas lu), on ose quelques citations d’extraits… Mais personne ne se hasarde à une évaluation de la validité historique de sa teneur. )
7 Paroles et Mémoires des quartiers populaires. (Jacob Szmulewicz et son ami Étienne Raczymow ont répondu à des interviews pour la réalisation du film "Les garçons Ramponeau" de Patrice Spadoni, ou ils racontent leur vie et en particulier leurs actions en tant que résistants. On peut le retrouver sur le site Paroles et Mémoires des quartiers populaires. http://www.paroles-et-memoires.org/jan08/memoires.htm. (Auteur : Sylvia, Source : Canal Marches) )
8 Les grands entretiens : Simon Liwerant (Témoignage de Simon Liwerant est né en 1928. Son père Aron Liwerant, ouvrier maroquinier né à Varsovie, et sa mère Sara née Redler, seront arrêtés et déportés sans retour. )

Notes

- 1 - Son vrai prénom est Marianne. Je l’ai revue en novembre 1986 et elle m’a gentiment fait revisiter le château qu’aucun membre de la famille n’habitait plus. J’avais espéré revoir Madame Chesneau mais c’était trop tard, celle-ci étant décédée quelques années auparavant.
- 2 - Le 29 janvier 1944, les Allemands et la milice française prennent au piège le camp de Malleval. 22 maquisards périssent dans le combat. Le village est incendié, huit habitants sont jetés dans le brasier d’une grange. Sept autres ne reviendront jamais de déportation.
- 3 - Autour de Myriam se greffe une histoire extraordinaire. Depuis de nombreuses années, je m’étais demandé comment retrouver cette femme qui avait déjà fait mon admiration de petite fille en 1942 à Mazargues. J’avais posé quelques questions à des personnes susceptibles de l’avoir connue mais des Myriam, il y en a beaucoup. Je ne savais rien d’elle, pas même son nom de famille. Finalement, dans la rubrique ‘Questions-Réponses’ du Cercle de Généalogie Juive, j’ai posé une question comme on jette une bouteille à la mer et j’ai retrouvé Myriam ! Ma question était : "Qui aurait connu Myriam, monitrice à Marseille près de Mazargues en 1942…". Jacky Benzazon me répond en me signalant le livre de Renée Bensousan Les Juifs à Marseille (1940-1944) où l’on trouve le témoignage de Jacky Mocate évoquant la monitrice Myriam. Un autre message de Danièle Fareau (responsable de l’antenne de Marseille du Cercle de Généalogie) me révèle qu’elle connaît bien Jacky Mocate, lequel est établi en Israël. J’ai alors téléphoné à Jacky Mocate. Lorsque j’ai retrouvé, en 2005, Myriam Salon, née Greilsammer, elle avait 84ans et se démenait pour faire publier les Mémoires fort intéressants de son ex-mari décédé, Jacques Salon. Ce livre a paru sous le titre Trois mois dura notre bonheur, ces mots évoquant son bref mariage avec Nicole Weil, sa première femme morte en déportation et partie de Drancy le 20 novembre 1943 par le même convoi 62 que tante Julia, la sœur de ma grand-mère. Myriam, elle-même, avait, pendant la guerre, convoyé tant d’enfants qu’elle avait oublié l’épisode de Peyrins.

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