Henri* et son épouse, Noémie*, sont maraîchers et vivent modestement avec leurs six enfants dans l'arrière-pays de Pithiviers, dans le quartier de Fricambourg.
Le fils aîné a rallié la résistance dans le Sud de la France, et Janine*, la cadette, a 17 ans.
Un camp ouvre à Pithiviers en prévision des mesures prises pour interner les Juifs.
Le 14 mai 1941, c'est la rafle du "Billet vert". 6 500 juifs étrangers (Polonais, Tchécoslovaques et Autrichiens) de 18 à 45 ans, résidant dans la région parisienne, reçoivent le 13 mai une convocation pour se rendre dès le lendemain matin dans différents lieux parisiens accompagnés d'un parent ou d'un ami, pour "examen de situation".
A leur arrivée, chaque homme convoqué doit remettre sa carte d'identité. 3 700 hommes vont se présenter. Ils seront internés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande et y passeront un an avant d'être envoyés à Auschwitz.
L'Echo de Pithiviers, journal de la Beauce et du Gâtinais, seule source d'information locale, déversait depuis 1940 des insanités sur les juifs, les francs-maçons et les élus du Front populaire.
Le 24 mai 1941, son éditorialiste, Jean de Nibelle, salue l'ouverture du camp de Pithiviers d'un gros titre à la Une - "Israël dans le Loiret !", se réjouissait de voir les juifs "derrière des fils de fer barbelés plutôt qu'à la tête de nos mairies et de nos administrations, comme ils y étaient encore, naguère, sous le règne des Blum, des Zay, des Lévy et de toute la pouillerie sémite qu'ils entraînaient derrière eux. [...] Ainsi, la roue tourne! Et les juifs, hier tout-puissants, ne sont plus, aujourd'hui, qu'un misérable gibier de camp de concentration!".
Une circulaire du préfet du Loiret, datant du 7 juin 1941, établi le tarif de la "main-d'œuvre israélite", disponible par lots d'au moins 10 hommes : 5 francs d'indemnité par détenu à verser au commandant du camp.
Ces emplois ont permis à quelques prisonniers de s'évader, mais la plupart des gens ne veulent pas embaucher des Juifs...
La famille Tessier* n'avait jamais rencontré de Juifs, n'avait aucun préjugé à leur égard et ne faisait partie d'aucun réseau de résistance ou de sauvetage. Ils vont sauver la famille Polak et faire passer la ligne de démarcation à plusieurs autres Juifs.
Froïm Polak est tailleur et habite à Paris avec son épouse Malka et leurs deux petites filles âgées de 1 an et de 3 ans.
Le 14 mai 1941, Froïm est arrêté parce que Juif Polonais, lors de la rafle du "Billet vert" et interné au camp de Pithiviers. De nombreux tziganes se trouvaient également dans le camp, mais à la différence des Juifs, ils pouvaient en sortir. Les femmes des prisonniers Juifs, venues à Pithiviers, eurent beau manifester contre cette discrimination, la population locale resta indifférente.
Malka Polak apprend que Froïm pourrait sortir du camp s'il trouvait du travail dans la région.
Après avoir frappé à plusieurs portes sans succès, elle propose les services de Froïm à Henri Tessier*. Henri* commença par refuser, car sa famille était trop petite et sa famille trop nombreuse, mais au bout de deux jours, il comprit que Malka ne trouverait pas et accepte. Janine* se souvient de leur rencontre : Henri Tessier* dit à Malka Polak "Je suis père de 6 enfants et je ne peux exposer ma vie" et Noémie Tessier* ajoute "J’ai tellement peur".
"Mme Polak insista, un flot de larmes inondant son visage. Les gens ne voulaient pas embaucher son mari. Mon père a eu pitié. Il avait le cœur sur la main" raconte Janine*.
Deux jours après, Henri* répondit à Malka Polak "Oui, je suis père de famille mais lui aussi, bien j’y vais". Henri* se rendit au camp de Pithiviers pour embaucher Froïm et une heure plus tard, le tailleur Froïm Polak était ouvrier agricole.
Deux semaines plus tard, Henri Tessier* prévenu d'une déportation pour le lendemain était inquiet pour Froïm. "Il est perdu cet homme là !" dit-il. "Je vais aller dire qu’il s’est sauvé en s’évadant par le jardin". Janine* évoque le sort qui était réservé aux Juifs : "On savait quand même. Ils partaient pour la Pologne. Mais on ne savait pas qu'ils allaient brûler".
"Froïm Polak est ainsi resté plusieurs mois dans une cache chez nous, puis, il a été installé chez Mme Tessierla mère d'Henri Tessier*, qui avait plus de 80 ans, en ville à Pithiviers, où avait été aménagée une sortie (avec une échelle)", se souvient encore Janine*. Il y resta caché plusieurs jours.
Pendant ce temps, Henri* et Noémie Tessier* aménagèrent une cachette chez eux avec une sortie sur le jardin et une fenêtre permettant de voir tout ceux qui approchaient. Froïm y restera 11 mois.
En mars 1942, le bruit commença à courir dans la commune que Tessier* cachait un Juif.
"Le danger augmentait. Froïm Polak dut fuir. Nous avons eu une perquisition chez nous en mars 1942. Ca commençait à devenir dangereux. Le passage de la ligne de démarcation a été un vrai périple (à un moment, il a été transporté en ambulance avec Janine* déguisée en infirmière ! Le chauffeur était payé pour ne rien dire.
En effet, Henri* avait décidé de transférer son protégé en zone libre, à Loriol, dans la Drôme, dans la maison de Mme Tessier mère où habitaient sa sœur et son beau-frère. Froïm Polak est muni de faux papiers au nom de Philippe. Janine* emmène également Malka, munie de papiers au nom de "Marie Philippe" et les enfants Polak rejoindre Froïm à Loriol.
Après la rafle du Vel d'Hiv, en juillet 1942, Janine* va mettre en lieu sûr le reste de la famille Polak : les deux sœurs de Malka, Fela Bamache qui est veuve et Lydia Cymerman avec sa petite fille de 4 ans ainsi que la belle-sœur de Froïm, Fanny Polak et ses deux enfants et les sœurs de M. Polak, Eva, 18 ans, et Thérèse, 21 ans.
Henri*, Noémie* et Jeanne Tessier* vont ainsi sauver 14 personnes dont 12 membres de la famille Polak, Georges Boisset, un chef cuisinier juif, et Yvonne Netter, une avocate juive, et faire passer un grand nombre de personnes. Janine* évoque ces passages : "Froïm Polak nous avait donné des noms de passeurs. Les personnes passaient la ligne à Montchanin par train. Il y avait souvent des contrôles mais avec les fausses cartes d’identité qu’ils avaient obtenues pour M. Polak, pas de problème. M. Langer, secrétaire de mairie, nous aidait en nous donnant de fausses cartes d’identité".
Les Tessier* vont aider également deux autres Juifs qu'ils ne parviendront pas à sauver. Janine* se souvient d'une jeune fille de 18 ans : "Un jour, je devais emmener une jeune fille juive qui était cachée dans une école fermée pour les vacances à Paris. Je suis allée la voir la veille mais j’avais une petite mansarde (petite chambre) à Paris, trop petite pour deux. Je devais l’emmener en zone libre par le premier train à 5 ou 6 heures du matin. Quand je suis venue la chercher, elle n’y était plus. La concierge l’avait dénoncée. Je ne connais pas son nom, ce sont des mauvais souvenirs" dit-elle. Janine* raconte l'arrestation d'un autre de leurs protégés, de M. Potaz : "Mr Potaz a été caché à Pithiviers quelques jours. Il a voulu retourner chez lui pour voir son matériel (Il avait une fabrique de pulls à Paris). La concierge l’a dénoncé. Il a été brûlé, il est parti là-bas".
Complicités cependant rarissimes. "Que voulez-vous, ici, les gens sont personnels! Au moins, ils ne nous ont pas dénoncés, explique simplement Janine Tessier*, à présent retraitée. Ces juifs avaient le droit de vivre. Qu'est-ce qu'ils avaient fait? Mon père faisait ça parce qu'il avait connu la misère: les pieds gelés et un poumon percé, à la guerre de 1914-1918."
Et eux le faisaient pour rien. Car d'autres se sont rappelé avoir "aidé» des juifs, oubliant de dire que c'était pour de l'argent: ils leur vendaient, au prix fort, de la nourriture, leur octroyaient de petites facilités ou leur faisaient de fausses promesses".
Après la guerre, Henri Tessier* a prêté à Froïm Polak "80 000 F (ce qui était toute la fortune des Tessier*) parce que M. Polak était ruiné par la guerre et qu’il voulait recommencer une nouvelle vie. Avant guerre, il était tailleur, se souvient encore Janine* qui évoque son meilleur souvenir : "C’est quand les enfants de M. Polak se sont mariés et mes parents ont été leurs témoins. Ils envoient toujours des cadeaux pour Noël et les fêtes…"
Chronologie[Ajouter]
Cet article n'est pas encore renseigné par l'AJPN, mais n'hésitez pas à le faire afin de restituer à cette commune sa mémoire de la Seconde Guerre mondiale.
Témoignages, mémoires, thèses, recherches, exposés et travaux scolaires [Ajouter le votre]
Antoine Lemoine
(15/04/1938 - 30/04/1942) Préfet du Loiret
Yves Farge
(21/06/1940 )
Jacques Moranne
(25/06/1940 - 1942) Jacques Alexandre Moranne, Préfet régional d’Orléans (Eure-et-Loir, Loiret et Loir-et-Cher et les parties occupées du Cher et de l'Indre) (1901-1982)
Jacques Bussière
(25/11/1942 - 1944) Jacques Félix Bussière, Préfet régional d’Orléans (Eure-et-Loir, Loiret et Loir-et-Cher et les parties occupées du Cher et de l'Indre). Arrêté, interné au camp de Compiègne puis déporté en Allemagne, il mourra en déportation (1895-1945)
Angelo Chiappe
(06/02/1944 - 08/1944) Ange Marie Pascal Eugène Chiappe, Préfet régional d’Orléans (Eure-et-Loir, Loiret et Loir-et-Cher et les parties occupées du Cher et de l'Indre). Arrêté à la Libération, il est fusillé le 23 janvier 1945. (1889-1945)
André Mars
(1944 - 1946) Commissaire régional de la République d’Orléans (Eure-et-Loir, Loiret et Loir-et-Cher et les parties occupées du Cher et de l'Indre) (1896-1957)
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