Albert Kenigsberg est âgé de 12 ans en septembre 1939. Depuis cinq ans, il vit une adolescence heureuse à Vaucouleurs avec sa famille : son père, Bernard, sa mère, Chaga, sa soeur Rosa (10 ans) et son frère Maurice (6 ans).
Juif d'origine polonaise, M. Kenigsberg tient un commerce près de la mairie à l'enseigne "Le P'tit Bénéfice".
Au moment de la débâcle, Albert vient de passer son certificat d'études et il voit pour la première fois des soldats allemands.
Après une année de cours complémentaire à Vaucouleurs, il entre en 1942 comme interne à l'Ecole professionnelle, rue des Jardiniers, à Nancy.
L'établissement, dirigé par Arthur Varoquaux*, forme des ingénieurs et de futurs cadres commerciaux.
Albert se souvient du jour funeste où il fut convoqué dans le bureau du directeur de l'école. Un garagiste de Vaucouleurs qu'il connaît de vue lui annonce : "Mon pauvre garçon, on a arrêté ta mère, ton frère et ta soeur. Ton père, lui, a échappé à la rafle... il se cache".
Albert a 14 ans et n'a aucun papier. Il s'attend à être dénoncé.
Il apprend que sa mère, son frère et sa soeur sont internés au camp d'Ecrouves et par l'intermédiaire de M. Nordon, grand industriel à Nancy, il sait que son père, qui a pris ses dispositions auprès d'un notaire pour que les études d'Albert soient normalement assurées, se cache dans les Vosges.
Arthur Varoquaux*, le directeur de l'école connaît la situation d'Albert, élève en seconde commerciale, et va l'héberger afin qu'Albert puissent poursuivre ses études.
Albert apprend que sa mère, son frère et sa soeur ont été déplacés à Drancy. Il écrit alors aux autorités. La réponse arrive : "Famille partie vers une destination inconnue". Albert ne les reverra jamais.
Au cours de l'été 1943, Albert retrouve son père au Tholy, dans les Vosges. Il va séjourner durant toutes les grandes vacances dans une ferme où il participe aux travaux agricoles.
A la rentrée, il retrouve l'école professionnelle au moment où le Service du travail obligatoire (STO) envoie chaque jour des dizaines de jeunes gens travailler en Allemagne.
Un recrutement des élèves aptes au STO est effectué au sein de l'établissement.
Arthur Varoquaux* va alors l'aider à rejoindre la zone sud, mais pour cela il faut des papiers.
Albert se présente à la mairie de Nancy pour obtenir un extrait d'acte de naissance.
Il apprend qu'il est rayé de l'état civil !
Albert se procure alors un formulaire de demande de carte d'identité, se donne un nom à consonnance non-juive, "Korrec", et aidé par son copain Picard de Saulxures-lès-Vannes, il se présente et parvient à faire tamponner ses papiers.
Le jeune Korrec est désormais en règle.
Albert prend alors le train à Nancy pour rejoindre une tante domiciliée à Carmaux.
Durant le voyage, Albert qui porte la tenue vestimentaire des écoles de l'époque, pèlerine et béret, est abordé par une jeune femme qui semble avoir très vite compris la situation du jeune juif en fuite.
La nuit tombée, le train s'arrête et Albert doit attendre 5 h du matin pour prendre une correspondance.
La jeune femme qui ne l'a pas quitté des yeux lui dit alors : "Jeune homme, suivez-moi, je vais vous mettre à l'abri" et l'emmène directement au poste de garde allemand !.
Albert raconte : "S'adressant aux soldats dans un allemand parfait, la dame leur a expliqué que je devais attendre toute la nuit pour prendre un train et qu'ils devaient me donner l'hospitalité. Ce qui fut fait. J'ai donc dormi entre deux couchettes occupées par les soldats allemands. Aujourd'hui encore, je garde à la mémoire l'odeur des uniformes et du cuir des bottes".
Le voyage se poursuit ensuite normalement.
Le jeune garçon sera hébergé un temps par sa tante, puis gagnera un camp d'éclaireurs unionistes à Lautrec, près d'Albi, dirigé par un pasteur protestant, Paul Haering* et son épouse Suzanne*.
"Ces gens ont été merveilleurx, ils accueillaient les jeunes juifs à bras ouverts et avec une extrême délicatesse. Ils ne nous faisaient pas effectuer les corvées les samedis, jour du shabbat, respectant ainsi profondément notre religion".
Puis ce sera Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, une maison d'accueil gérée par les Eclaireurs Israélites de France. "La période la pus heureuse de ma vie. Je n'avais plus peur. Je n'avais plus faim. Le directeur, M. Simon, surnommé "Bouli", et son épouse Shatta, ont été admirables. Ils vivent aujourd'hui près de Paris où ils s'occupent d'une maison d'enfants".
Enfin ce sera le retour à Nancy, chez une cousine.
Après la libération de la ville, Albert Kenigsberg sera un temps interprète dans l'armée américaine, puis secrétaire d'un commandant US. Enfin, il sera incorporé dans l'armée française et terminera la guerre et son temps de service avec le grade de sergent.
Article paru le 10 septembre 1989.
Témoignage recueilli par Gérard Delille